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Monsieur Amar

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Monsieur Amar était mon prof de français en sixième, au collège Stanislas. D’origine libanaise, il parlait un français châtié. C’était un homme déjà âgé, doux, affable, souriant. Amoureux de la langue française qu’il tentait de nous enseigner avec gourmandise. C’est à travers ses allusions que j’ai eu mes premières impressions sur le Liban, et que j’ai pris conscience qu’il pouvait exister des pays où l’on prenne plaisir à parler français.

Je me souviens des heures passées sur Le château de ma mère, qui m’emmerdait profondément. Le premier livre que j’ai dû lire intégralement dans le cadre scolaire.

Je me souviens surtout, cette année-là, d’une dissertation que j’ai écrite, dont le sujet était « racontez un souvenir de votre enfance dans le style de Marcel Pagnol ».

Rétrospectivement, raconter un souvenir d’enfance lorsqu’on est en sixième, c’est une drôle d’idée. Mais à l’époque je ne m’étais pas posé la question : je savais exactement de quoi je voulais parler. J’ai raconté les jeux que je partageais avec Patrick Bideault au château de Pompadour. Et surtout les lieux magiques autour de la colline : le sapin dans lequel on avait notre cabane, l’immense arbre aux branches basses, et l’incroyable massif de houx totalement creux de la surface d’une petite maison, à l’intérieur duquel on passait des heures à jouer à l’abri des regards.

Mon texte a tellement plu à monsieur Amar qu’il l’a lu à toute la classe. Cela m’était déjà arrivé l’année d’avant, lorsque mademoiselle Bouygues avait lu ma rédaction sur l’histoire d’une goutte d’eau, écrite pendant la classe de neige (étrangement, je ne me suis pas souvenu de cet épisode lorsque j’ai écrit la fiche de mademoiselle Bouygues).. Mais cette fois-ci, je m’y attendais. J’avais senti, en racontant comment à l’intérieur du massif de houx le temps s’arrêtait, en racontant l’ivresse ressentie depuis les branches hautes du sapin, lorsque se mêlaient l’odeur de résine, le vertige et la vue incroyable sur l’hippodrome… j’avais senti que j’écrivais un texte qui venait de l’intérieur de moi.

Des années plus tard, en lisant je ne sais plus quel texte de Derrida, j’ai repensé à cette rédaction. Derrida disait qu’écrire consiste à « trouver une veine », comme les mineurs qui cherchent le charbon dans la terre. Je me suis alors souvenu que ce jour là j’avais eu l’exacte sensation de « trouver une veine »  pour écrire ce texte. Non pas une veine de minerai, mais une veine qui coulait en moi. D’avoir écrit avec mon sang.

Une sensation que j’ai souvent cherchée depuis, et rarement trouvée. Et qui explique que, lorsque monsieur Amar s’est mis à lire mon texte à toute la classe, j’ai trouvé ça presque naturel. Et quand j’ai constaté que personne ne l’écoutait vraiment, j’ai ressenti, pour la première fois, la légère amertume de celui qui passe inaperçu et se sent, soudain, seul au monde.

 

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