Le faux italien qui m’a vendu deux blousons en daim

20 Juin 2014 | Enigmes, ephémères, perdus de vue, Les gens | 0 commentaires

Je suis étudiant. Fauché. J’ai une vingtaine d’années. Les cheveux longs. C’est une autre époque de mon existence.
J’habite à côté de la gare de Lyon. Je suis perdu dans mes pensées et je m’apprête à traverser la rue Traversière. Qui porte bien son nom.
Une petite voiture, une Eutobianchi, s’arrête à ma hauteur. Le type passe la tête par la fenêtre et me demande « Per favore, parla Italiano ». Je réponds « No », mais je commence à écouter sa question. Où se trouve le périphérique. Je m’embrouille dans une réponse en italien. Il me remercie, puis continue à me demander, toujours en italien, si je peux lui rendre service.

Il me raconte son histoire : il travaille à Milan, dans la mode. Il était à Paris sur un salon, et il s’est fait voler son portefeuille. Il ne lui reste plus que sa voiture et son stock de blousons. Si je pouvais le dépanner, pour qu’il prenne de l’essence et puisse rentrer chez lui. Il doit être à Milan demain à l’aube. Il va rouler toute la nuit. Si je l’aide, évidemment; il me donnera un blouson de sa collection haut de gamme.

Je n’ai pas les moyens. Je n’ai pas d’argent. Et je sais parfaitement qu’il me raconte n’importe quoi. Mais je n’ai pas la force de dire non. Je lui dis que je n’ai pas d’argent et qu’il faut que j’aille en tirer. Je tire 800 francs (oui, c’est une autre époque de mon existence). Je lui donne les 800 francs. Il me donne deux blousons. C’est pas du daim. C’est une matière cartonneuse qui imite mal le daim. Mais je n’ai pas la force de réagir. Il s’éloigne dans sa voiture, et moi je rentre à la maison avec mes deux blousons moches.

On peut dire que j’ai eu un passage à vide. On peut dire que le type était probablement très fort. On peut dire que je suis particulièrement influencable. Ou que je n’étais pas dans mon assiette ce jour-là.

J’ai gardé les blousons pendant des années, avant de les jeter pour faire de la place.

Hier j’ai repensé à ce type. Parce que j’ai récemment eu des déboires avec une cliente, une hypnotiseuse (dont la fiche viendra). Et j’ai réalisé que ce jour-là, ce type m’avait littéralement hypnotisé.

Je n’ai jamais réussi à vraiment lui en vouloir. Son culot a forcé mon admiration. Dès la première seconde. Une admiration que j’ai payée au prix fort. Rubis sur l’ongle.

C’est une autre époque de mon existence.

Vraiment ?